A chaque conversation sur le Covid-19, la même question revient : mais pourquoi y a-t-il moins de morts en Allemagne ? Anticipation, production nationale de tests, organisation des hôpitaux, fédéralisme… Retour sur toutes les hypothèses avancées pour expliquer la bonne gestion sanitaire allemande.

Alors que l’Allemagne rouvre progressivement ses écoles, ses commerces et ses musées, le pays peut s’enorgueillir d’avoir, jusqu’ici, traversé la crise du Covid-19 avec l’un des meilleurs bilans en Europe. A ce jour, selon l’Institut Robert Koch, 164 807 cas ont été enregistrés, pour 6996 décès et un peu plus de 125 000 personnes guéries. A titre de comparaison, la France compte à peu près le même nombre de cas (environ 132 000 confirmés) mais pour un nombre de morts trois fois supérieur (25 200) et environ 51 000 guérisons officielles. Face à ces chiffres, l’écart interroge et à chaque conversation avec un interlocuteur français, la même question revient : mais comment font-ils outre-Rhin ? Retour sur ces deux mois de gestion sanitaire à l’allemande et sur les hypothèses avancées pour expliquer cette différence.
- Une longueur d’avance décisive
Dans toute épidémie, il y a une part de chance et surtout de clairvoyance. Pour l’Allemagne, c’est le fait qu’elle ait su prendre rapidement la mesure de l’ampleur de la pandémie et réussi à enrayer son premier foyer de contamination. Comme le montre la chronologie de la pandémie outre-Rhin, le tout premier cas de Covid-19 a été détecté le 27 janvier (soit 4 jours après le premier malade en France) en Bavière. Il s’agissait d’un employé de 33 ans du sous-traitant automobile Webasto qui avait été infecté par une collègue revenant de Shanghai. Dès cette annonce, les 200 employés de l’équipementier sont mis en quarantaine, permettant de circonscrire l’infection. Ce n’est qu’un mois plus tard, le 24 février, que le deuxième foyer se déclenche en raison d’un carnaval organisé près de Düsseldorf. La petite ville de Heinsberg a beau être mise en quarantaine, il est difficile de remonter jusqu’à tous les participants pour stopper la chaîne de contamination. A partir de ce moment, la courbe du nombre de nouveaux cas monte rapidement, passant de 2 malades le 25 février à 41 une semaine plus tard, puis 168 la semaine suivante… A la même période, la France compte déjà son premier décès (le 25 février). Ce sera le cas de l’Allemagne 14 jours plus tard (le 9 mars). De même, le pays franchit la barre symbolique des 100 morts le 23 mars, 9 jours après la France (le 15 mars). Entre temps, ont eu lieu le rassemblement évangélique de Mulhouse (entre le 17 et le 24 février) puis le premier tour des élections municipales (le 15 mars), dont on connait aujourd’hui l’impact dévastateur sur la propagation du virus dans l’Hexagone. De fait, on s’aperçoit qu’à partir de début mars, l’évolution de l’épidémie est décalée d’une dizaine de jours entre les deux pays. Cette longueur d’avance va être décisive pour permettre à l’Allemagne de limiter la propagation et de se préparer à la première vague épidémique.

G. Deboutte
Malgré ce « retard », la fermeture des commerces et des écoles intervient en effet outre-Rhin le 16 mars, soit la même semaine qu’en France. Au vu du nombre de cas à cette date, le pays aurait pu choisir d’attendre mais a préféré anticiper et prendre cette mesure en même temps que son voisin. Selon l’Institut Robert Koch, la fermeture des écoles et des crèches a ainsi permis d’infléchir la courbe des nouvelles contaminations de façon nette : les enfants étant à la maison, les parents ont en effet dû se mettre en télétravail, entraînant mathématiquement une baisse de la fréquentation des transports en commune. A l’heure actuelle, alors que les établissements scolaires rouvrent progressivement, l’inconnue est maintenant de savoir si la fréquentation des transports en commun et le contact entre les enfants ne va pas relancer les contaminations.
- 28 000 lits… contre 5 000 en France
Cette avance sur l’épidémie a aussi donné du temps pour préparer le système de santé à une arrivée massive de patients. Certes, avant même le début de la crise, la force de frappe des hôpitaux allemands était impressionnante : le pays disposait de 28 000 lits en soins intensifs, dont 20 000 avec respirateurs… contre 5000 en France… Début avril, la capacité allemande a été rapidement augmentée à 40 000 lits, dont 30 000 avec respirateurs. Cela a été possible notamment grâce à l’installation d’hôpitaux de secours, comme dans le parc des expositions de Berlin, où 1000 lits supplémentaires ont été installés mi-mars. Ils n’ont finalement pas été utilisés, car le pays n’a jamais connu de surcharge de son système de santé. Nicolas Lecaussin, directeur du développement de l’IREF (Institut de recherches économiques et fiscales), livre aussi une analyse sur les différences des milieux hospitaliers en France et en Allemagne. Selon lui, la bureaucratie en Allemagne est bien moins lourde qu’en France, permettant de prendre des décisions rapidement. « Plus de 90 % de leurs directeurs sont des chefs d’entreprise et non pas des administratifs, écrit-il dans une tribune parue dans la revue Contrepoints. Ce sont des managers, ils gèrent l’hôpital comme une société qui doit obtenir des résultats. C’est la raison pour laquelle ils ont pu agir très vite, dès le milieu du mois de février, pour l’achat de matériel médical afin de faire face à l’épidémie ».
- Les tests massifs

Si les hôpitaux n’ont jamais été saturés, c’est aussi grâce aux tests de dépistage, véritable pilier de la stratégie depuis le début. Identifiés plus tôt, les porteurs du virus sont isolés dans leur foyer dès les premiers symptômes, empêchant la contagion. De plus, la prise en charge précoce des malades a permis de réduire le nombre de ceux présentant des détresses respiratoires et nécessitant une hospitalisation. « Selon les estimations qui nous parviennent ces derniers jours, nous effectuons environ un demi-million de tests PCR chaque semaine sur tout le territoire allemand », a ainsi expliqué Christian Drosten, directeur du département de virologie de l’hôpital berlinois de la Charité le 26 mars..
Mais comment le pays a-t-il pu déployer une telle capacité en un temps record ? L’explication tient en deux mots : anticipation et production. Tout d’abord, c’est dès le 16 janvier, bien avant le premier cas allemand, que l’hôpital de la Charité de Berlin a envoyé aux laboratoires du pays les protocoles de tests. De plus, contrairement à la France, l’Allemagne a conservé sur son territoire des fabricants de réactifs et de tests, qui lui ont permis de rester autonome. L’un d’eux, le laboratoire berlinois TIB Molbiol a ainsi été l’un des premiers à commercialiser des tests en Allemagne et dans le monde. « J’ai entendu parler des problèmes du marché aux poissons de Wuhan en Chine début janvier, détaille son directeur général, Olfert Landt, au journal TAZ. Nous avons pu nous préparer et il ne nous a fallu que trois jours pour développer un kit de test dès l’envoi des protocoles par la Charité ». Par la suite, Olfert Landt a fait des stocks de réactifs et de matières premières pour ne pas être en rupture de stocks et pour multiplier par cinq sa capacité de production.
- Le fédéralisme
Cette crise a montré les bons côté du fédéralisme à l’allemande, dans lequel l’Etat propose tandis que les Länder décident. L’un des principaux avantages a été de pouvoir apporter une réponse adaptée en fonction de l’avancée de l’épidémie. En effet, comme le montre la carte des contaminations en Allemagne, les régions sont loin d’être logées à la même enseigne. La majorité des cas a été concentrée à l’ouest et dans le sud du pays, pour deux raisons : ce sont les zones les plus densément peuplées et les plus industrielles.

Source : Die Zeit
De fait, les Länder n’ont pas tous adopté les mêmes mesures au même moment. En Bavière par exemple, région la plus touchée, un confinement strict, sur le modèle de celui de la France, a été instauré le 20 mars. D’autres Länder comme Berlin n’ont pas été confinés. Les mesures se basaient sur la distanciation physique, avec l’interdiction de se réunir à plus de deux personnes n’appartenant pas au même foyer. Encore aujourd’hui, il est également exigé de laisser un mètre cinquante de distance entre les personnes. En dehors de cela, les balades n’ont jamais été interdites, ni même limitées dans le temps. En outre, le fédéralisme entraîne aussi une certaine émulation entre les Länder, comme ce fut le cas lors de l’obligation du port du masque dans les transports en commun et les commerces la semaine du 27 avril. Au début, seule une poignée de Länder, parmi les plus prudents l’imposait, d’autres non, ou uniquement dans les transports. Puis tout au long de la journée du 28 avril, la liste des Länder s’est allongée et tous ont fini par adopter cette mesure de précaution.
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