En tout, l’Allemagne a possédé des colonies pendant 35 ans, entre 1884 et 1919. Mais ce passé colonial a longtemps été relégué au second plan, derrière le devoir de mémoire de la Seconde guerre mondiale et de l’Holocauste.

« Le fait que la colonisation allemande ait été reléguée au second plan et soit peu abordée tient à une particularité majeure : elle est beaucoup plus tardive et s’est terminée beaucoup plus tôt », explique Etienne François, professeur d’histoire à l’Université libre de Berlin. Pourtant, on l’oublie trop souvent, mais le pays a bien été l’une des principales puissances coloniales entre 1884 et la fin de la Première Guerre mondiale. Mais, dès 1919 et la signature du Traité de Versailles qui entérine la capitulation de l’Allemagne, le pays est obligé de rendre ses territoires aux vainqueurs qui se les partagent. En tout, il n’a donc possédé de colonies que pendant 35 ans de son Histoire. De plus, après la Seconde guerre mondiale, tout le travail de mémoire fut entièrement axé sur l’Holocauste et les horreurs nazies. Mais depuis une vingtaine d’années, sous l’impulsion d’associations d’Africains d’Allemagne, le sujet revient lentement sur le devant de la scène.
Bien que la présence d’Allemands sur le continent africain soit avérée depuis le 17ème siècle, surtout au travers d’expéditions scientifiques, le pays n’avait alors pas de réelle politique coloniale. Alors que les autres nations se partageaient le monde (la France dès 1830 en Algérie, l’Angleterre en 1857 en Inde), l’Allemagne était encore trop occupée à réaliser sa propre unité, qui date de 1871. Ce n’est qu’à partir de 1884 que le chancelier Otto von Bismarck change de stratégie, afin d’assurer à son pays des positions géostratégiques autour du globe.

En novembre, il accueille ainsi la conférence de Berlin, lors de laquelle les 14 Etats invités entérinent leur répartition sur les quatre continents. Présenté au début de l’exposition, l’acte final de la conférence, signé le 26 février 1885, replace ainsi la colonisation allemande dans son contexte européen. « Nous ne voulons faire de l’ombre à personne, mais nous réclamons aussi notre place au soleil », justifie alors le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Bernhard von Bülow.
En quelques années, le pays parvient à rattraper son retard. A partir de 1884, il met la main sur l’Afrique du Sud-Ouest allemande (l’actuelle Namibie) ainsi que sur le Togo et le Cameroun. Un an plus tard, c’est au tour de l’Afrique de l’est allemande (Tanzanie, Rwanda, Burundi) et du Pacifique (une partie de la Nouvelle-Guinée, les îles Marianne et l’archipel des Samoa) d’être colonisés. Enfin, à partir de 1897, l’Allemagne prend possession de la ville chinoise de Qingdao, qui doit devenir une ville moderne et modèle. Loin d’égaler les autres puissances, l’Allemagne s’arroge tout de même une superficie de 2,9 millions de km2, soit six fois sa superficie.

Mais à la différence de la France ou du Royaume-Uni, elle n’aura jamais de réelles colonies de peuplement. En 1913, moins de 30 000 colons blancs sont recensés, principalement des fonctionnaires, des missionnaires, des maîtres de plantations et des militaires. Les territoires d’outre-mer servent surtout à approvisionner la métropole en matières premières : minerais, diamants, fibres de sisal, coton, café, cacahouètes, copra… Pourtant, malgré le faible nombre de colons, le régime colonial est marqué par la discipline et la tyrannie. Au point que l’augmentation des impôts, la dureté des travaux d’infrastructures (chemin de fer, routes, ponts…) et les punitions corporelles conduisent à un soulèvement et à la guerre Maji-Maji en Afrique orientale. Entre 1905 et 1907, elle fera 180 000 morts parmi la population, contre 450 soldats africains et 15 soldats allemands.

Pour les mêmes raisons, les Hereros et les Namas en Namibie prennent aussi les armes en 1904. Pour les réprimer, Lothar von Trotha, alors chef militaire en Afrique de l’Ouest, ordonne leur anéantissement. Les survivants de la bataille de Waterberg (11 août 1904) se réfugient dans le désert, où ils meurent de faim et de soif, tandis que les autres sont envoyés dans des camps de concentration, les premiers du 20ème siècle, où les conditions de vie sont épouvantables. 80 % des Hereros (65 000 personnes) et la moitié des Namas (20 000 personnes) trouvent la mort dans ce génocide, très récemment reconnu par l’Allemagne, qui a depuis restitué au compte-gouttes les ossements aux descendants.


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