« La chute du mur a été un effondrement pour l’Est »

Published by

on

Au vu de la situation économique et électorale de l’est de l’Allemagne trente ans après la chute du mur, l’heure est aujourd’hui à l’introspection.


« Quand on évoque de la chute du mur et ce qui a suivi dans les années 90, on parle de bouleversement pour l’est de l’Allemagne. Mais c’est un euphémisme. En réalité, c’était un effondrement ». Quand il revient sur le bilan de la réunification, Matthias Platzeck, le président de la commission sur l’unité allemande, ne mâche pas ses mots. Trente ans après la fin de la RDA, l’heure n’est plus à la fête et aux célébrations, mais à l’introspection. Si la situation économique s’est beaucoup améliorée, nombre d’Allemands de l’Est ont encore le sentiment d’être des « citoyens de seconde zone ».

Selon un récent sondage, 74% estiment que de « très grandes différences » perdurent entre les deux parties du pays. Qu’est-il donc advenu de l’immense élan de joie et d’enthousiasme qui a suivi la nuit historique du 9 novembre 1989 ? Quelles erreurs ont été faites ? « Il y a trente ans, je m’étais imaginé une autre image pour l’Allemagne de l’est que celle que nous avons actuellement », reconnaît Matthias Platzeck, né en 1953 à Potsdam (ex-RDA). Dès octobre 1990, Helmut Kohl, le chancelier de l’époque, promettait pourtant « des paysages florissants » en Allemagne de l’Est, en l’espace « de quelques années ». Pourtant, deux générations après, les stigmates de la réunification et de l’effondrement de l’économie sont encore visibles. « La première expérience que les Allemands de l’Est ont fait de la démocratie est le chômage de masse », estime Ilko-Sascha Kowalczuk, historien, auteur de l’ouvrage « La reprise, comment l’Allemagne de l’est est devenue une partie de la république fédérale ».


photo G.Deboutte

Trente ans après, Evelyn Duarte Martinez s’en souvient encore comme si c’était hier. Aujourd’hui présidente de FEP (Fahrzeugelektrik Pirna), elle en était alors la responsable des achats. Du temps de la RDA, l’entreprise créée en 1949 à Pirna, entre Dresde et la frontière tchèque, fabriquait des composants électriques (interrupteurs à pression d’huile, connecteurs, sondes) pour les voitures du bloc soviétique. Mais du jour au lendemain, avec l’arrivée de l’économie de marché, « notre combinat n’était plus compétitif. Plus personne ne voulait acheter de Trabant ou de Wartburg, relate cette femme originaire de Magdebourg. Nos débouchés ont littéralement disparu ». En l’espace d’un an, entre 1991 et 1992, le chiffre d’affaires passe de l’équivalent de 14 millions d’euros à 4 millions, l’effectif de presque 1000 employés à 130.


Entre 1991 et 1992, l’effectif de l’entreprise FEP à Pirna est passé de 1000 employés à 130.


Partout dans l’est du pays, le scénario se répète et 50 % de la population tombe au chômage. « Aujourd’hui encore, les grands groupes de plus de 500 salariés et les sièges sociaux sont peu nombreux, explique Karl Brenke, économiste à l’Institut économique allemand (DIW) et spécialiste de la RDA. Il n’existe aucune entreprise du Dax, l’indice boursier de Francfort. Cette faiblesse structurelle explique que la parité des salaires avec l’Ouest ne soit pas encore atteinte ». Ainsi, en 2018, un salarié de l’Ouest gagnait en moyenne 3.339 euros brut par mois, contre 2.600 euros pour son collègue de l’est. « En outre, les Allemands de l’est souffrent d’un manque de représentativité au niveau politique, des grandes universités…, poursuit Matthias Platzeck. Une étude a récemment montré que 80 % des postes de direction sont occupés par des personnes venant de l’ouest ». Résultat, une partie des Allemands de l’est, qui ont le sentiment d’être oubliés du pouvoir et des partis, se tournent vers les extrêmes. Lors des derniers scrutins régionaux de cet automne, l’Alternative pour l’Allemagne a réalisé entre 20  et 30 % des voix en Saxe, dans le Brandebourg et en Thuringe.

« Tout a été transposé à l’identique de l’ouest vers l’est, partant du principe que tout était à oublier », remarque Ilko-Sascha Kowalczuk. Or, beaucoup d’Ossis, les est-Allemands, regrettent aujourd’hui encore le système social, les gardes d’enfants ou encore la médecine qui était alors gratuite en RDA. L’introspection conduit désormais à se demander ce qui aurait pu être fait différemment. « Par exemple, il aurait été judicieux d’écrire une nouvelle constitution, symbolisant la création de notre nouvelle République », avance Ilko-Sascha Kowalczuk. De la même manière que la loi fondamentale a été écrite en 1949 pour tirer un trait sur le passé et le nazisme, celle-ci aurait pu, selon l’historien, montrer aux Allemands de l’est qu’ils parlaient d’égal à égal avec l’ouest et que leur voix était entendue.  

Laisser un commentaire