« A l’ouest, tout était plus coloré »

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Emprisonné à la suite d’une tentative de fuite, Uwe Bennies a été racheté par la RFA en avril 1989 dans le cadre d’un programme d’échange de prisonniers.

Quand ils sont arrivés à Berlin-ouest, Uwe et Viola Bennies ne possédaient plus rien, à peine quelques valises, une poussette et une radio. « Nous avons tout laissé derrière nous, notre maison et même une partie de notre famille », raconte Viola Bennies. Avec son mari Uwe, ils habitaient jusqu’en avril 1989 dans le Brandebourg, en ex-RDA. « En Allemagne de l’est, les études, le travail, tout était planifié…, se souvient Uwe Bennies, ancien ingénieur commercial. Pour ceux qui ne s’y conformaient pas, la vie était une suite de petites frustrations et de restrictions. Par exemple, pour demander une formation, il fallait passer par son entreprise, qui pouvait très bien la refuser si ce n’était pas dans son intérêt ». Soldat de réserve, il est aussi affecté à partir de 1981 à plusieurs reprises à la surveillance des frontières. La perspective de devoir tirer sur un fugitif tentant de traverser le mur lui est insupportable. « Je ne voulais pas élever mes enfants dans ce pays », reconnaît Uwe Bennies, qui fait à partir de 1986 plusieurs demandes officielles de visas, pour que sa famille puisse quitter la RDA, qui leur sont à chaque fois refusées.

« 92 ou 93 000 marks, c’est le prix payé par la RFA pour acheter notre famille », Uwe Bennies

Photo G.Deboutte

Âgé de 26 ans, il commence à s’engager politiquement en 1987, au travers de son Eglise, dans un groupe religieux d’opposition. « Puis un matin, la police politique a sonné à notre porte pour demander si Uwe n’avait pas besoin de médicaments, sans plus d’explications », témoigne Viola Bennies. Au bout d’une longue semaine sans nouvelles malgré ses appels répétés, elle est elle-même convoquée et apprend que son mari est détenu à la prison de Potsdam et qu’il devra purger une peine d’un an pour ses déclarations contre le régime. Elle contacte alors un avocat spécialisé dans l’échange de prisonniers, celui-là même qui avait réussi à faire libérer la sœur de Viola quelques mois auparavant. « J’ai tout vendu pour avoir de l’argent, j’ai rendu l’appartement et habité chez mes parents avec nos deux enfants », poursuit Viola Bennies. Toutes les semaines, elle se rend à Berlin pour téléphoner à son avocat, jusqu’à ce que la nouvelle tombe, son mari a été racheté par la RFA dans le cadre du programme d’échanges des prisonniers et sera bientôt transféré à l’ouest, libre. Quelques semaines plus tard, Viola et leurs deux enfants de 2 et 4,5 ans obtiennent aussi l’autorisation de quitter la RDA dans le cadre du regroupement familial. « Longtemps après, quand j’ai demandé, on m’a dit que le prix payé pour toute la famille avait été de 92 000 ou 93 000 marks ouest-allemands, explique Uwe Bennies. Cela en dit long sur la manière dont le régime traitait ses propres citoyens, c’était comme du trafic ».

En avril 1989, quelques mois seulement avant la chute du mur, ils arrivent à Berlin, dans le centre d’accueil des réfugiés de Marienfelde, à Berlin. Dans leur petite chambre aux deux lits superposés, ils prennent le temps de se reconstruire. « Après dix mois de séparation et les épreuves traversées, nous avions besoin de nous retrouver », justifie Viola Bennies. Pourtant, ils n’ont jamais rien regretté. « C’était la bonne décision », assure-t-elle.



Aujourd’hui, ils se souviennent avec nostalgie de certains aspects de leur ancienne patrie. « L’argent ne jouait pas de rôle, il y avait de la solidarité, confie Viola Bennies. La santé, les crèches, l’école, tout était gratuit et bien organisé ». Mais d’un autre côté, acheter des produits de premières nécessités relevait souvent du système D. « Comme les primeurs vendaient leurs produits pendant la journée, tout était épuisé quand nous faisions nos courses le soir après le travail. Pour avoir des fruits et légumes, nous avons donc eu notre propre potager », poursuit Viola Bennies. De fait, le choc est grand à leur arrivée à l’ouest. « Nous avons fait un tour dans la principale rue commerçante de la ville, à Fulda, se rappelle Uwe Bennies. Mais au bout d’un quart d’heure, nous sommes rentrés à la maison. En RDA, tout était gris, et là, à l’ouest, il y avait trop de profusion, tout était trop coloré ».


Les prisonniers comme monnaie d’échange

Comme Uwe Bennies, 33 000 prisonniers politiques ont été achetés entre 1963 et 1989 par la RFA à la RDA, contre une valeur de 3 milliards de DM en marchandises et en médicaments, ensuite revendus en échange de devises, dont la RDA manquait cruellement. Ces rachats par l’ouest concernaient principalement des personnes qui, en raison de leurs tentatives de fuite, pouvaient être détenues dans des conditions « inhumaines » dans les prisons de Rummelsburg, Bautzen ou Hoheneck. Elles étaient d’abord stationnées à Karl-Marx-Stadt (aujourd’hui Chemnitz), où elles acceptaient de renoncer à leur nationalité est-allemande. Elles signaient aussi une déclaration attestant qu’elles ne possédaient plus aucune propriété en RDA et qu’elles ne feraient aucune réclamation contre le pays, avant d’être envoyées par bus ou par train vers Giessen, à l’ouest. Là, elles étaient interrogées par les Alliés sur leurs éventuels liens avec le régime et la Stasi, la police politique.

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